Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive

Notes sur la Ballade de Mulan

Eléments de contexte historique

Cette poésie anonyme date de la période des Dynasties du Nord 北 朝 , période pendant laquelle la plaine centrale chinoise, autour du Huang He, est dominée par des tribus issues des éleveurs nomades des steppes qui y ont soumis les populations chinoises (Han 漢 ), se sont sédentarisées et tentent de résister aux nouvelles vagues d’envahisseurs. Si Mulan est une jeune fille chinoise (son nom de Magnolia est assez typique), le souverain porte bien ici le titre de 可 汗, Kĕ Hàn, c’est-à-dire Khan, une dénomination qui traduit sans ambiguïté son origine « barbare ». Il pourrait s’agir par exemple d’un de ces empereurs des Wei du Nord 北 魏 d’origine Tabgatch et originaires de la Mandchourie Méridionale. Ces dirigeants d’origine étrangère se sont d’ailleurs métissés avec des Chinois, sont profondément sinisés, et se considèrent comme les héritiers des empereurs Han 漢 ou de leurs prédécesseurs des Royaumes Combattants ; il n’est donc pas surprenant de voir aussi ce souverain s’attribuer ici le titre et la dignité de 天 子, Fils du Ciel, à l’exemple des précédents empereurs chinois. La préoccupation des nouveaux maîtres de la plaine centrale devient alors, comme pour leurs prédécesseurs chinois, de contrôler les autres tribus de la steppe qui ont conservé leur culture nomade : les empereurs Wei du Nord lancèrent des expéditions à cet effet, notamment en 429 contre les Ruanruan, et édifièrent plus de 1000 km de muraille…


Les Etats centralisés dirigés par les anciens nomades ont repris la politique d’inspiration légiste des principautés du IIème siècle avant J.C. (notamment de Qin 秦 et du Premier Empereur) et contrôlent étroitement les populations qu’ils dominent par un encadrement de type militaire : la mobilisation à partir de listes de recensement décrite dans le poème en est une claire illustration. La guerre dans les plaines du Nord est une guerre montée : le cheval domine la steppe, c’est l’attribut principal du nomade éleveur, il constitue un facteur décisif de combat. L’armée Tang 唐 elle-même au VIIème y trouvera l’essentiel de sa puissance. Il est frappant de voir l’importance accordée dans le poème à la monture de Mulan et à son harnachement, tandis que l’équipement en armes n’est même pas signalé, probablement parce qu’il ne différait guère des armées chinoises classiques. Ainsi il semble que Mulan, jeune fille chinoise, ne devient pas seulement en soldat (mâle) : par le fait du cheval, elle se transforme en Barbare…


L’itinéraire de Mulan la conduit d’abord sur le Fleuve Jaune 黃 河, puis au Mont Yan 燕 山 . Il s’agit d’une chaîne de montagnes située immédiatement au nord du Pékin actuel et qui barre l’accès de la plaine centrale depuis la Mandchourie ; cette ligne très stratégique fut fortifiée pendant l’époque considérée par les Qi du Nord 北 齊 (qui succédèrent aux Wei) en 555-556… puis par les Ming au XVème siècle ! La jeune fille se trouve donc au front à l’emplacement d’une des principales routes empruntée par les envahisseurs à toutes les époques, à travers les fameuses passes (關), dont le contrôle est décisif dans toute l’histoire chinoise. La courte évocation des combats en quatre vers confirme l’idée d’une guerre d’une grande mobilité, d’embuscades et d’attaques surprises à la faveur de la nuit. Il convient enfin de préciser que 尚 書 郎 désigne à cette époque un noble affecté au Secrétariat Impérial, principal organe de traitement des affaires d’Etat. Il s’agit donc d’une des plus hautes responsabilités que Mulan refuse.

Procédés poétiques du poème

Cette poésie qui était chantée évoque les vieilles chansons françaises, à la fois par la simplicité du langage (il s’agit d’une langue populaire très différente de celle des lettrés, tout à fait compréhensible par un Chinois d’aujourd’hui malgré sa grande ancienneté), par un vocabulaire caractéristique des coutumes et usages du temps (機 杼 , métier et navette, 駿 馬 « destrier », 郭 rempart, etc…) et par les procédés poétiques et narratifs (symétries dans les quatrains, reprises en écho d’un vers à l’autre notamment en question-réponse, moralité finale…) qui structurent le déroulement du récit. On remarquera encore l’utilisation des onomatopées : 唧 唧 pour le métier à tisser, 濺 濺 pour le roulement des flots du fleuve, 啾 啾 pour les hennissements des chevaux, 霍 霍 pour l’affûtage d’une lame.


Malgré cette simplicité formelle, on ne peut qu’admirer le choix et l’enchaînement des épisodes de la narration, la fraîcheur et la justesse dans l’évocation de l’entourage de Mulan, la description indirecte mais efficace de la personnalité de l’héroïne, le souffle poétique des évocations (par exemple de l’atmosphère des combats de frontières décrite en quelques vers) et l’humour de la moralité d’un texte qui, contrairement à ce qu’il adviendra mille ans plus tard, ne tient nullement la femme chinoise en état d’infériorité !

Quelques variantes et remarques


木蘭辭 : on trouve aussi 木蘭詩. est le terme générique pour poésie ou poème, désigne des formes poétiques plus irrégulières, on l’a préféré ici.

唧唧復唧唧 : signifie « et encore », mais pourrait aussi évoquer un bruit de frôlement ou un bruit aérodynamique de trame ou de pièce mobile.

朝辭爺孃去 : dans ce vers et le reste du poème, on trouve aussi la forme plus courante au lieu de pour évoquer la mère.

朔氣傳金柝 : on trouve aussi pour le caractère de même prononciation composé de la clé de l’arbre en association avec , mais ce caractère rare n’existe pas en police Unicode… Il s’agit en fait d’une marmite métallique qui servait également de gong d’alarme de nuit.

將軍百戰死 : 將軍 signifie « général d’armée » ; ici sa position est inhabituelle par rapport à l’adjectif numéral, et le sens serait peu compréhensible dans le contexte du vers suivant (la guerre moderne en tout cas nous a déshabitués d’une telle hécatombe d’officiers supérieurs). On préfère donc ici le traduire comme une proposition : « Alors que l’on conduit les troupes (à l'assaut) », qui préciserait le contexte de ce qui suit : « cent (soldats) tombent au combat ».

願借千里足 : on trouve aussi 願借明駝千里足 moins elliptique, où , plus spécifique des chameaux, est mis pour , « cheval pommelé » de prononciation identique, plus adapté pour décrire le « lumineux » coursier.

阿姊聞妹來 : ou

雙兔傍地走 : ou

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