Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive

Sur deux vers de Yan Jidao, ou les tribulations des traducteurs chinois en poésie chinoise classique

Sur deux vers de Yan Jidao, ou les tribulations des traducteurs chinois en poésie chinoise classique (première partie)

La traduction de textes poétiques chinois est un exercice difficile, et l'on pourrait supposer que le fait d'avoir le chinois pour langue maternelle procurerait un certain avantage à cet égard. Il se trouve qu'il n'en est rien. Tout le monde n'est pas François Cheng – qui est devenu par ailleurs un grand poète français.

Dans un ouvrage récent (2012) en langue anglaise consacré à la traduction de cent cinquante-deux ci 詞 des Song et à la présentation de leurs auteurs (Les meilleurs poèmes ci chinois. Une approche bilingue de l'interprétation et de la critique. Traduit et annoté par Edward C. Chang, [référence 1]) , Edward Chang propose une fort intéressante introduction à propos des difficultés qui peuvent se présenter lors de la traduction de textes poétiques chinois en langue classique. Il expose en particulier une série d'exemples significatifs qui démontrent clairement que les traducteurs de langue et de culture chinoise, non moins que les traducteurs occidentaux ou d'autres origines, ne sont indemnes d'erreurs, d'incompréhensions ou d'approximations dans l'interprétation des textes poétiques classiques.

Ce texte m'a paru tout à fait mériter, de par son pragmatisme et sa pertinence dans le cadre de l'entreprise de traduction telle qu'elle est couramment pratiquée, d'être ici traduit en français et discuté dans le détail, en marge de l'anthologie bilingue commise sur le site.


Lu Xun, l'un des fondateurs de la langue écrite et de la littérature chinoise modernes, lisait et écrivait couramment le chinois classique, la langue de Confucius. Aujourd'hui encore, certains Chinois sont de même capables, non seulement de lire cette langue classique, le wenyan 文言, mais même de l'écrire très bien ; ils sont toutefois peu nombreux. Quoiqu'il en soit, la compréhension de certains textes des siècles antérieurs reste malaisée pour quiconque les aborde. En particulier, que l'on soit d'origine chinoise ou non, comprendre suffisamment bien la poésie en langue classique pour la traduire suppose des connaissances spécifiques, de l'expérience et de l'intuition – peut-être même de la chance. De sorte que (même si l'on laisse de côté la censure imposée et l'autocensure induite en Chine continentale par un pouvoir tyrannique, qui introduisent un biais nettement défavorable à la sincérité, à la rigueur et au souci d'exactitude dans la traduction des textes) le fait d'être Chinois ne constitue pas nécessairement un avantage déterminant en la matière.

De vrai, l'exercice de traduction du chinois classique dans une langue moderne est si difficile que quiconque s'aventure en ce combat douteux va inévitablement se tromper à un moment donné, ou, souvent, proposer une interprétation en désespoir de cause, l'âme en proie au vertige d'un doute abyssal. Et même, en présence de plusieurs versions divergentes d'un même texte, il est impossible dans certains cas de déterminer avec certitude, quel que soit le soin qu'on y prend, laquelle est « la bonne » (disons, celle qui reflète le mieux l'intention de l'auteur). Qu'on le veuille ou non, l'erreur et l'indécidabilité sont au cœur du processus de traduction de chinois classique ; elles résultent de la nature lacunaire de cette langue telle qu'elle a été écrite depuis toujours, et de l'étendue océanique des connaissances linguistiques et culturelles qu'il faudrait maîtriser, y compris les textes, légendes ou événements historiques apparus ou survenus sur un sous-continent fort peuplé et fort lettré pendant trois mille ans d'histoire.


Je présente donc dans ce qui suit, traduits de l'anglais par mes soins, les passages significatifs de l'ouvrage d'Edward Chang : l'introduction précédemment évoquée et les développements relatifs au poème de Yan Jidao qui l'illustre, en y insérant entre crochets et en italique, c'est-à-dire [ainsi] mes propres commentaires.


[Début des extraits cités]


[Introduction, pages 8 à 11:]


(…)
Il se trouve que les traducteurs dont nous avons mentionné les travaux dans les exemples qui précèdent sont originaires d'Occident. Mais les Chinois nés en Chine sont-ils exempts de ce genre de problèmes ? On peut trouver la réponse à partir de plusieurs exemples de traduction de poésie par des lettres chinois ou des auteurs reconnus, aussi bien sur le continent qu'à Taïwan. Dans la section suivante, nous allons examiner comment des érudits ou des spécialistes chinois de poésie interprètent le poème de Yan Jidao « Zhe Gu Tian ».


Interprétations divergentes d'un poème de Yan Jidao par des érudits chinois

Pour illustrer encore les problèmes d'interprétation de la poésie chinoise, je souhaite vous présenter un poème du type ci (qui constituent le sujet même du présent ouvrage) écrit par Yan Jidao (晏幾道), fils de Yan Shu, premier ministre et célèbre poète de la Dynastie des Song.


鷓鴣天
晏幾道

彩袖殷勤捧玉鐘。
當年拚卻醉顏紅。
舞低楊柳樓心月,
歌盡桃花扇底風。
從別後,憶相逢。
幾回魂夢與君同。
今宵剩把銀釭照,
猶恐相逢是夢中。

Nous allons concentrer notre attention sur les vers 3 et 4, sur lesquels les désaccords d'interprétation et de traduction sont les plus nombreux.


舞低楊柳樓心月,
歌盡桃花扇底風。

Les lecteurs intéressés par la poésie des ci utilisent principalement la langue chinoise usuelle comme outil d'étude. Des traductions depuis le wenyan, la langue classique, vers le chinois moderne sont le plus souvent proposées pour faciliter la lecture et la compréhension des poèmes originaux. Comme notre principale préoccupation réside dans l'interprétation, et non dans le style de la traduction, nous nous attacherons exclusivement aux différentes interprétations sur ces points d'intérêts clés.


[1ère interprétation]

Tu dansas et dansas jusqu'à ce que la lune pende bas au dessus des saules ;
Tu chantas et chantas jusqu'à ce que les floraisons du cœur des pêchers rougissent la brise.
(Xu Yuan Zhong, Trésor de la poésie lyrique chinois,1990)


[ Sic ! Remarquez que Xu Yuanzhong fait du verbe anglais intransitif « blush » un verbe transitif, ce que je m'autorise souvent dans mes traductions en français, pour autant que cela soit conforme au sens de l'original... On chercherait en vain dans les deux vers cités du poème de Yan Jidao une mention quelconque de rougeur. Et si le cœur apparaît au vers 3, c'est en relation avec le pavillon 樓 et non les pêchers.]

Dans la traduction anglaise de Xu Yuan Zhong, Xu considère le 楊柳 (saule) comme un arbre réel, non pas comme un adjectif qui détermine l'immeuble 樓. De la même façon, il traduit 桃花 comme les floraisons des pêchers, des fleurs vivantes, non pas comme un éventail décoré d'une peinture de fleurs de pêchers.


[2ème interprétation]



與妳徹夜歌舞,真到月落柳梢頭,
無力揮舞桃花扇, 方才罷休。

『丁朝陽  新解宋詞三百首』


Toi et moi chantâmes et dansâmes toute la nuit jusqu'à ce que la lune descendît derrière la cime des saules.
Nous ne cessâmes pas (de chanter et danser) jusqu'à ce que tu ne pusses plus agiter l'éventail aux fleurs de pêchers.
(D'après Ding Chao Yang, Les trois cents poèmes ci de la dynastie des Song avec de nouvelles annotations, 2006)


Pour Ding, l'acte de danser et chanter fut accompli par deux personnes : la chanteuse ou le poète ou récitant. 楊柳 représente la cime du saule. La caractère 樓 est omis dans l'explication. Tandis que 楊柳 a la fonction d'un nom, non d'un adjectif, 桃花 est utiliser comme un adjectif qui détermine le nom éventail (扇).

[Contrairement à d'autres points mis en évidence par Edward Chang et qui doivent bel et bien être qualifiés de franches erreurs (éléments du texte original absents de la traduction ou au contraire inventions et ajouts plus ou moins gratuits), rien n'interdit ici de considérer que le poète et la danseuse ont chanté et dansé ensemble. Même si je peux choisir pour ma part de ne pas l'adopter, c'est une hypothèse tout à fait acceptable : parce qu'elle peut être conforme à la réalité, parce qu'aucun élément du texte ne vient la contredire, et parce qu'elle reste tout à fait dans l'esprit du propos en soulignant l'intimité passée du poète et de la jeune femme, et en contribuant au vivant souvenir qu'il a conservé d'elle. Il n'y a donc rien à reprocher à mon sens au traducteur d'avoir, sur ces fondements, tranché face à un type d'ambiguïté fréquent : sur des détails, les pronoms personnels en l'occurrence, que les textes poétiques chinois prennent rarement la peine de préciser, tandis qu'au contraire la structure des langues occidentales ou modernes ne permet pas de rester dans le flou. Ici par exemple, en exigeant un sujet explicite aux verbes chanter et danser : il faut bien choisir entre « tu » et « nous » (le pronom « on » n'insisterait pas assez sur la danseuse).]


[3ème interprétation]



舞姿連月兒也引到楊柳 樓中,
歌聲則透過桃花扇底,散入風裏。

『汪中  新譯宋詞三百首』


Son mouvement de danse attira la lune à l'intérieur du pavillon des saules.
L'écho de son chant se dispersa dans le vent à travers le bas de l'éventail aux fleurs de pêchers.
(D 'après Wang Zhong, Nouvelle traduction des trois cents poèmes ci de la dynastie des Song, 1977).

La traduction de Wang Zhong traite effectivement 楊柳樓 aussi bien que 桃花扇 comme des noms propres (un lieu et un objet). Toutefois, la durée et le degré de la fatigue ne sont absolument pas évoqués dans la traduction.


[4ème interprétation]



宴會上長久地狂舞,
直把樓心的明月催下柳陰,
歡著一曲歌一曲連,
扇底的風都被搧盡

『沙靈娜  宋詞三百首全譯』


Au cours du banquet, elle dansait avec frénésie ; cela dura un long moment, jusqu'à ce que la lune sur le sol se déplace vers le bas au dessous de l'ombre du saule.
Elle chanta joyeusement, une chanson après l'autre, jusqu'à ce que le vent sous l'éventail eût cessé.
(D'après Sha Ling Na, Traduction complète des trois cents poèmes ci de la dynastie des Song, 1992)


Dans la traduction qui précède, Sha Ling Na interprète 楊柳樓 comme deux entités distinctes : un arbre et un immeuble. Les deux caractères 桃花 sont omis dans la traduction.

[Nulle trace explicite dans le texte original d'un quelconque banquet, et encore moins de la furie de la danseuse, ni davantage de sa joie à chanter, même s'il est plaisant pour le lecteur de le supposer ! Plus précisément, rien ne dit qu'il ne s'agissait pas d'un tête à tête. La danseuse a très bien pu être une courtisane engagée par Yan Jidao pour la soirée ; comme précisé ailleurs, ces femmes cultivées, qui jouaient en Chine le même rôle que les geishas du Japon, bénéficiaient d'un statut social élevé et étaient fort prisées, voire follement aimées, par les lettrés et autres voyageurs de l'immense empire chinois). La validité de ces hypothèses est donc indécidable. Comme on l'a vu plus haut, l'imagination voire la fantaisie ne sont nullement interdites au traducteur pour autant qu'elle vont dans le sens et qu'elle restent dans l'esprit de l'original, qu'elle servent le texte et l'auteur auprès des lecteurs : mais le banquet ne va guère dans le sens de l'intimité et la furie n'a aucune pertinence dans la forme ni dans le fond du propos de Yan Jidao. Ces hypothèses doivent donc être jugées arbitraires.]


[5ème interprétation]



歡舞中高照樓頭的明月漸漸墜下柳梢,
歡歌後累得桃花小扇也扇不起清風。

『王篠雲宋詞三百首』


Au milieu d'une danse joyeuse, le lune qui brillait vivement au dessus de la haute tour peu à peu s'abaissa jusqu'à la cime du saule.
Après avoir chanté, elle était si fatiguée que le petit éventail aux fleurs de pêchers ne pouvait plus produire le moindre courant d'air apaisant.
(D'après Wang You Yun, Trois cents poèmes ci de la dynastie des Song, 1992)


Dans sa traduction, Wang You Yun a également considéré 楊柳樓 comme deux entités distinctes : saule et immeuble. Mais pour 桃花扇, Wang l'a considéré comme un petit éventail aux fleurs de pêchers.

[Ici encore la traduction du texte original, au lieu de tenter de guider le lecteur au plus près de la ligne suivie par le poète, s'égare dans des détails inventés de toutes pièces : la joie de la danse, la luminosité de la lune, la fatigue, etc.).]


Il apparaît clairement à partir des exemples choisis que les lettrés et traducteurs chinois en Chine partent dans tous les sens tout autant que ceux d'Occident quand il s'agit d'interpréter ou de traduire la poésie chinoise classique. Bien sûr, les deux vers de Yan Jidao ne sont pas tout à fait représentatifs de l'ensemble de la poésie chinoise en ci dans son ensemble. Il demeure que la littérature chinoise en style classique peut être sujette à des interprétation différentes.
(…)

[La traduction en cours, après bien d'autres textes, du ci sur l'air d'« Un voyage de jeunesse » 少年遊, écrit par Su Dongpo 蘇東坡 à la demande de la Demoiselle Pourpre 紫姑, me conduit à nuancer vigoureusement les affirmations d'Edward Chang. La structure des deux vers en question est certes inhabituelle, mais ce poème n'offre par ailleurs aucune difficulté particulière en regard d'autres textes poétiques qu'on peut rencontrer.

D'abord, le contexte et le propos du poème sont bien définis et simples – les retrouvailles du poète avec la charmante danseuse –, et la narration est linéaire et naturelle, ce qui est bien loin d'être le cas d'autres textes dont il faut parfois deviner à grand-peine ce dont ils sont censés parler, même au premier degré – je ne parle même pas des sens volontairement dérivés pour éluder la censure politique de l'époque. Ensuite, il ne s'y trouve pas d'allusions, truffées de noms propres qui doivent être identifiés comme tels, à des éléments de mythologie ou d'histoire ancienne de la Chine, ni de références à des textes d'époques antérieures, d'autant plus obscures qu'elles sont souvent abrégées, mais pourtant indispensables pour suivre le fil du propos et ne pas perdre pied à la lecture du poème. Enfin, il ne s'y trouve pas non plus ces caractères ou groupes de caractères qui constituent de redoutables chausse-trapes pour le traducteur le plus aguerri : ceux dont la liste des sens multiples et parfois contradictoires envahit les colonnes des dictionnaires, sens dont parfois, ou bien manifestement aucun ne convient, ou bien aucun ne paraît ni tout à fait convenir ni devoir être définitivement écarté !

Même pour les deux vers examinés, il ne fait aucun doute que c'est la demoiselle (accompagnée éventuellement du poète) qui chante et qui danse, que la lune descend vers l'horizon où elle rencontre végétation et bâtiments, et que le vent ou le courant d'air ont quelque chose à voir avec l'éventail. Reste bien entendu à compléter et à remettre ces éléments « dans le bon ordre », mais je puis affirmer qu'il se trouve en poésie chinoise bien des vers plus obscurs que ces deux-là ! ]


Voir la suite du texte.

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