Poème calligraphié par l'empereur Huizong

Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive : Vent du Soir

Poèmes chinois

Chinois : Afficher le pinyin Masquer le pinyin   Afficher les sens Masquer les sens
 Traductions :   M.A. Destrebecq : Afficher Masquer   S.Bush & Shih H-Y : Afficher Masquer   Chan W-T : Afficher Masquer   N. Vandier-Nicolas : Afficher Masquer

L'Essai sur la Peinture 敘畫 de 王微 Wang Wei, ou de la difficulté de saisir la pensée dans la prose lettrée ancienne.


Les difficultés d’interprétation de la langue classique chinoise ne se limitent pas à la poésie. Dès qu’ils s’éloignent de la description pure pour tenter d’élaborer des réflexions conceptuelles, les textes peuvent présenter de sérieuses difficultés d’interprétation, que l’absence de ponctuation et l’existence de variantes tendent à accroître encore, et qui conduisent à d’importants écarts entre les différentes traductions qui peuvent exister en langues occidentales.

Rédigé par 王微, presque trois siècles plus tôt que son presque homonyme 王維 Wang Wei, célèbre poète et peintre de l’époque de l’apogée de la dynastie des 唐 Tang, le 敘畫 « Traité sur la peinture » est l’un des premiers essais d’esthétique de la civilisation chinoise qui nous soit parvenu.
Coautrice de l’Idiot Chinois et érudite en peinture chinoise et japonaise, Marie-Anne Destrebecq nous offre ici une comparaison de plusieurs traductions de ce texte, accompagnée d’un dossier d’étude des différentes variantes du texte et du vocabulaire utilisé par l’auteur chinois.


王微 Wang Wei 413-443 (南北朝 - Dynasties du Nord et du Sud) :
敘畫 (Xù Huà) Essai sur la Peinture


Marie-Anne Destrebecq (Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 2000, rev 2019)


Susan Bush & Shih Hsiao-yen (Early Chinese Textes on Painting, Cambridge, Mass., Harvard Yenching Institute, Harvard University Press, 1985)


Chan Wing-tsit (Wang Wei - Introduction to painting, in Theodore de Bary, ed., Sources of Chinese Tradition, vol.1, NY & London, Columbia U.P., 1960)


Nicole Vandier-Nicolas (Esthétique et peinture de paysage en Chine, Paris, Klincksieck, 1982).


Essai sur la Peinture

Discussion of Painting

Introduction to Painting
[From Li-tai ming-hua chi,6:5b-6b]

Dissertation sur la peinture

敘畫



huà


exposé

peinture

王微

Wáng

Wēi

J’ai eu l’honneur de recevoir de Sa Splendeur Yan un écrit : la peinture ne s’arrête pas à l’action artistique; pour être parfaite il convient qu’elle soit de même essence que les symboles du Classique des Changements. Par ailleurs ceux qui sont experts en écritures sigillaire et administrative mettront naturellement plus haut que tout l’habileté calligraphique. Il est souhaitable de discuter des styles parallèlement, d’examiner à fond ce qu’ils ont en commun.

I was honored by a letter from the Imperial Household Grandee Yen Yen-chih [384-456], which says that drawing pictures should not stop with mere exercise of artistry, since the final product ought to correspond to the images of the I Ching [Book of Changes]. However, those who occupy themselves with the seal and clerical scripts naturally place skill in calligraphy higher. I should like both to discriminate between calligraphy and painting and to examine how they are similar.

[…]

J’ai eu l’honneur de recevoir un écrit du [Grand Officier] de la coupe Yen [Yen-tche] dans lequel il est dit que le dessin et la peinture ne s’arrêtent pas à la seule manifestation du talent artistique. Pour s’accomplir, ils doivent être de même essence que les symboles du Livre des Mutations. Ceux qui sont experts en écriture tchouan (sigillaire) et li (administrative) considéreront naturellement l’art calligraphique comme de plus haute valeur que tout autre. Il serait souhaitable d’engager simultanément la discussion sur la calligraphie et la peinture, et d’examiner avec soin ce que [ces deux arts] ont en commun.

辱顏光祿書

以圖畫非止藝行
,成當與 "易 "象同體

yán
guāng

shū



huà
fēi
zhĭ

xíng

chéng
dāng




xiàng
tóng

honneur
Yan
splendeur
recevoir
un écrit

au moyen de
peinture
peinture
ne pas
s'arrêter
l'art
agir

accompli
il convient
avec

Yijing

symboles
même
essence
而工篆隸者
,自以書巧為高
。欲其並辨藻繪
,核其攸同
ér
gōng
zhuàn

zhĕ



shū
qiăo
wéi
gāo



bìng
biàn
zăo
huì



yōu
tóng
mais
talent
sigillaire
scribe
ceux qui

naturellement
avec
calligraphie
habileté
faire
haut

souhaiter
le
côte à côte
discuter
style
peindre

examiner à fond
le
ce que
pareil

Ceux qui parlent de peinture finalement ne cherchent que l’apparence. Cependant quand les Anciens faisaient une peinture, ce n’était pas en se conformant aux enceintes et aux frontières, en discutant des régions, en indiquant bourgs élevés et collines, en délimitant le cours des rivières.

Now those who speak of painting ultimately focus on nothing but appearances and positioning. Still, when the ancients made paintings, it was not in order to plan the boundaries of cities or differentiate the locale of provinces, to make mountains and plateaus or delineate watercourses.

People who discuss painting merely concentrate on the outward aspects and structural effects. Men of ancient times, however, when they produced paintings did not merely record the sites of cities, delineate country districts, mark out the boundaries of towns and villages, or sketch the courses of rivers.

En fait, ceux qui parlent de peinture ne recherchent finalement que l’apparence des choses. D’ailleurs, ce que les Anciens ont demandé à la peinture n’est pas d’établir le tracé des enceintes et des frontières, de délimiter les montagnes et les collines, de figurer les marais, les lacs et les cours d’eau.

夫言繪畫者
,竟求容勢而已
。且古人之作畫也

yán
huì
huà
zhĕ

jìng
qiú
róng
shì
ér


Qiĕ

rén
zhī
zuò
huà

[introduction]
parler de
peindre
peinture
ceux qui

finalement
chercher
air
apparence
et
c'est tout

de plus
les}
{Anciens
[pronom relatif]
faire
peinture
quant il s'agit de
非以案城域
,辨方州
,標鎮阜
,劃浸流
fēi

àn
chéng


biàn
fāng
zhōu

biāo
zhèn


huà
jìn
liú
ce n'est pas}
en se
{conformant
enceinte
frontière

discutant
région
région

indiquant
bourg
colline

délimitant
imbiber
cours d'une rivière

Ce qui n’est basé que sur la forme se dissipe. Ce qui, esprit et mouvement, transforme, c’est le cœur. Que cesse l’esprit et l’on ne voit plus rien, ce qu’il habitait n’est plus animé. L’œil a ses limites, c’est pourquoi ce qu’il voit n’est pas universel.

What is founded in form is fused with soul, and what activates movement is the mind. If the soul cannot been seen, then that wherein it lodges will not move. If eyesight is limited, then what is seen will not be complete.

Physical appearances are based upon physical forms, but the mind is changing and ever active. But spirit is invisible, and therefore what it enters into does not move. The eye is limited in scope, and therefore what it sees does not cover all.

Ce qui est essentiel à la forme c’est le Souffle (jong, vapeur subtile) qui, par son mouvement, l’informe, et ce qui, de par son dynamisme spirituel, met en branle la mutation, c’est l’esprit (sin). L’énergie spirituelle (ling) reste invisible, aussi ce qu’elle habite paraît immobile. L’œil a ses limites, c’est pourquoi ce qu’il peut voir n’est pas omnicompréhensif.

本乎形者融
,靈而動者變
,心也
。止靈無所見
Běn

xíng
zhĕ
róng

líng
ér
dòng
zhĕ
biàn

xīn


Zhĭ
líng

suŏ
jiàn
fondé
sur
la forme
ce qui est
se dissiper

l'esprit
et
bouge
ce qui (a)
se transforme

le cœur esprit
c'est

arrêter
l'esprit
il n'y a pas
ce qu'on
voit
故所托不動
。目有所極
,故所見不周

suŏ
tuō

dòng


yŏu
suŏ



suŏ
jiàn

zhōu
donc
ce qu'il
habite
ne pas
bouger

œil
avoir
ce que
limite

donc
ce qu'il
voit
ne pas
universel

C’est ainsi qu’avec un simple pinceau, on imite l’essence [qui anime] le Vide Suprême, et qu’avec les diverses attitudes du corps l’artiste peint dans une prunelle d’un pouce carré tout ce que l’intelligence [voit]. Une courbe rend la hauteur du Mont Song, une ligne étroite l’espace étroit d’une cellule de moine,

Thus, with one reed brush I simulate the form of the Great Void ; with differentiated shapes I paint the perceptions of the inch-wide pupils. Crookedly I render the height of the Mount Sung ; speedily I create Mount Fang-chang.

Thus, by using one small brush, I draw the infinite vacuity [the universe in its undifferentiated state], and by employing the clear vision of my small pupils to the limit, I paint a large body. With a curved line I represent the Sung mountain ranges. With an interesting line I represent [the mythical mountain] Fang-chang.

Et voici qu’à l’aide du seul pinceau on peut évoquer le corps même du Grand Vide (le Tao), et dans un cadre d’un pouce carré figurer tout ce qui s’éclaire dans la prunelle de l’œil.
Un trait courbe peut rendre la hauteur du mont Song ; et un trait rapide et bref celle du Saint homme.

於是乎以一管之筆
,擬太虛之體
,以判軀之狀

shì



guăn
zhī



tài

zhī



pàn

zhī
zhuàng
c'est}
{pourquoi
[pause]
avec
un seul
tube
[déterminant]
pinceau

imiter
suprême
Vide
[déterminant]
essence

avec
diviser
soi-même
[déterminant]
attitude
畫寸眸之明
,曲以為嵩高
,趣以為方丈
huà
cùn
móu
zhī
míng



wéi
sōng
gāo



wéi
fāng
zhàng
peindre
pouce
pupille
[déterminant]
comprendre

courbe
fait}
{comme
Mont Song
hauteur

etroit
fait}
{comme
Mont}
{Fangzhang

un trait de haut en bas égale le Mont Hua. Un point tordu montre un nez protubérant; sourcils, front joues, mâchoires semblent sourire paisiblement. La végétation des pics solitaires semble exhaler les nuages. Par les traits variés et changeants, le mouvement naît ! Par les formes bien agencées, l’esprit jaillit !

With tortuous lines I mark Mount T’aihua ; with curving dots I show its magnificent nose. Their brows, foreheads, chins, and jaws are as if in a peaceful smile. Their lonely cliffs, luxuriant and flourishing, seem to spit forth clouds. Through horizontal changes and vertical transformations, movement is produced.

A swift stroke will be sufficient for the T’ai-hua Mountain, ans some irregular dots will show a dragon’s nose. [In the latter], the eyebrows, forehead, and cheeks all seem to be a serene smile, and [in the former], the lonely cliff is so luxuriant and sublime that it seems to emit clouds. With changes and variations in all directions, movement is created, and by applying proportions and measure, the spirit is revealed. La falaise solitaire qui se dresse, vêtue d’une végétation foisonnante, semble exhaler des nuages. [Le pinceau] va et vient, en un mouvement alterné. Ainsi s’éveille la vie ; dans la stricte observance des principes, elle se manifeste.

Un trait tiré de haut en bas peut égaler le T’ai-chan et le Houa-chan, et un trait court et courbe figurer un nez aquilin, la ligne des sourcils, un front, des joues, des mâchoires. Tout semble alors s’animer d’un paisible sourire.

以叐之畫
,齊乎太華
;枉之點
,表夫隆準


zhī
huà



tài
huá

wăng
zhī
diăn

biăo

lóng
zhŭn
avec
de haut en bas
[déterminant]
trait

égaler
!
Mont Tai
Mont Hua

tordu
[déterminant]
point

montrer
}
{protubérant
nez
眉額頰輔
,若晏笑兮
;孤巖鬰秀
,若吐雲兮
Méi
é
jiá


ruò
yàn
xiào



yán

xiù

ruò

yún

sourcils
front
joue
machoire

comme si
paisible
sourire
!

solitaire
pic
luxuriant
végétation

comme si
cracher
nuage
!
橫變縱化而動生焉
。前矩後方而靈出焉
Héng
biàn
zòng
huà
ér
dòng
shēng
yān

Qián

hòu
fāng
ér
líng
chū
yān
horizontal
transformer
vert
changement
et
activer
vie (naît)
[fin de phrase]

devant
cercle
derrière
carré
et
l'esprit
jaillit
[fin de phrase]

Ensuite seulement les choses sont rassemblées par catégorie: palais, belvédères, bateaux et chars ; les êtres sont séparés selon leur manière d’être : chiens, chevaux, volatiles, poissons.
Cela est vraiment le but de la peinture.

With angled front and squared back, [forms] are brought out. After this, palaces and towers, boats and carriages, each object is assembled according to its kind ; dogs and horses, birds and fish, each entity is differentiated according to its shape. This is the achievement of painting.

After this, things like the temples and shrines, and boats and carriages are grouped together according to kind, and creatures like dogs, horses, birds, and fish are distinguished according to their shape. This is the ultimate of painting.

C’est après seulement que des palais, des tours de guet, des bateaux et des voitures, [toutes sortes d’objets] pourront être rassemblés conformément à leur caractère spécifique. Des chiens, des chevaux, des oiseaux et des poissons, toutes choses pourront être réparties selon la forme qui leur est propre. Tel est le but véritable de la peinture.

然後
,宮觀舟車
Rán
hòu

gōng
guān
zhōu
chē
}
{ensuite

palais
belvédères
bateaux
chars
器以類聚
;犬馬禽魚
,物以狀分
。此畫之致也


lèi


quăn

qín




zhuàng
fēn


huà
zhī
zhì

objets
selon
catégorie
assembler

chiens
chevaux
volatiles
poissons

les êtres
selon
manière d'être
séparés

ceci
peinture
[déterminant]
but
être

Dans la contemplation des nuages d’automne, l’esprit prend son vol. Qu’approche le vent du printemps, la pensée s’active à l’infini. Aurait-on même la musique des cloches et des pierres sonores, des objets de jade précieux, comment pourrait-on comparer à cela !?

At the sight of the autumn clouds, my spirit soars on high. Before the spring winds, my thoughts expand in fluidity. Though one should have the music of bell and chimes, or a treasure of ceremonial jades, how could they compare to this ?

Gazing upon the clouds of autumn, my spirit takes wings and soars. Facing the breeze of spring, my thoughts flow like great, powerful currents. Even the music of metal and stone instruments and the treasure of priceless jades cannot match [the pleasure of] this.

Dans la contemplation des nuages d’automne, l’esprit prend son vol. Que vienne le vent du printemps, et les pensées déferlent à l’infini. Disposerait-on même de la musique du métal et des pierres, comme des insignes de jade aux caractères précieux, qu’on ne parviendrait pas à suggérer semblables merveilles.

望秋雲
,神飛揚
。臨春風
,思活蕩
Wàng
qiū
yún

shén
fēi
yáng

Lín
chūn
fēng


huŏ
dàng
contempler
automne
nuages

les esprits
voler
jeter en l'air

approcher
printemps
vent

pensée
actif alerte
agiter (immense)
雖有金石之樂
,珪璋之琛
,豈能髣髴之哉
Suī
yŏu
jīn
shí
zhī
yuè

guī
zhāng
zhī
chēn


néng
făng

zhī
zāi
on pourrait
avoir
métal
pierre
[déterminant]
musique

jades}
{précieux
[déterminant]
objet précieux

comment
pouvoir
ressembler}

cela [COD]
!

Je déroule une peinture, [en] examine les éléments: ce sont montagnes et mers extraordinaires. Sur les vertes forêts se lève le vent, l’eau écumeuse emplit les torrents encaissés. Hélas ! Comment appliquer cela par les doigts et la paume ? Une divine inspiration les a pénétrés !
Voilà ce qu’est vraiment le sentiment pictural.

I unroll a painting and examine its inscription. It represents strange mountains and seas, verdant forests tossed by wind, white waters leaping and foaming. Ah, how could this have been accomplished easily. I must have come about through divine inspiration. This is the true feeling of painting.

I unroll pictures and examine documents, I compare and distinguish the mountains and seas. The wind rises from the green forest, and foaming water rushes in the stream. Alas ! Such painting cannot be achieved by the physical movements of the fingers and the hand, but only by the spirit entering into them. This is the nature of painting.

Je déroule des cartes, j’examine des textes y afférant, et je reproduis des montagnes et des mers extraordinaires.
Dans la forêt verdoyante, se lève le vent, l’eau blanche d’écume bondit dans les torrents encaissés. Hélas, comment [évoquer de tels prodiges] par le seul travail des doigts et de la paume. […]

披圖按牒
,效異山海
。綠林揚風
,白水激澗


àn
dié

xiào

shān
hăi


lín
yáng
fēng

bái
shuĭ

jiàn
dérouler
peintures
examiner
documents officiels

copier
extraordinaires
montagnes
mers

vertes
forêts
se lever
vent

écumeuse
eau
imbiber
torrent encaissé
嗚呼
,豈獨運諸指掌
。亦以明神降之
。此畫之情也





yùn
zhū
zhĭ
zhăng



míng
shén
jiàng
zhī


huà
zhī
qíng

hélas}
{!

comment
seul
appliquer
cela dans
doigts
paume

ce n'est que
avec
éclairés
les esprits
faire tomber
cela [COD]

ceci vraiment
peinture
[déterminant]
sentiment
c'est

Autres traductions :

Yolaine Escande, Traités chinois de peinture et de calligraphie, Tome 1. Les textes fondateurs (des Han aux Sui), Paris, Klincksieck, coll. «l’esprit et les formes», 2003.

Anna Król, The First Classic Critical Texts Concerning the Painting Written by Gu Kaizhi 顧愷之, Zong Bing 宗炳, Wang Wei 王, and Xie He 谢赫, Lublin, Roczniki Humanistyczne, Vol 64, No 9, 2016. [en polonais] accessible ici (16 septembre 2019).

Maurizio Paolillo, Il problema dell'immagine nei primi trattati sulla pittura in Cina: il “Paesaggio vero” e gli inganni del naturalismo, Rome, Casa Editrice Università La Sapienza, 2010. [en italien, traduction partielle] accessible ici ou directement ici [p. 3-4](16 septembre 2019).

Dossier complémentaire sur L'essai sur la peinture de Wang Wei : variantes et interprétation, vocabulaire