Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive

La civilisation chinoise sous la dynastie des Song

La civilisation chinoise sous la dynastie des Song


Contemporaine de notre Moyen Âge roman, la Chine des Song (Xème-XIIIème siècle) n’a strictement plus rien de médiéval. À la suite de progrès décisifs obtenus dans tous les domaines, le pays a traversé d’importantes évolutions qui semblent avoir mis la civilisation chinoise de l’époque en ébullition : les techniques de toute nature, les institutions, la société et la culture même de la Chine de la dynastie des Song, doivent être qualifiées de modernes.



Un monde évolué à l'économie dynamique

La riziculture s’étend sur le Yangzi et en Chine du Sud, et le rendement s’en accroît pendant toute cette période grâce à l’irrigation, un meilleur outillage et de nouvelles variétés de riz. D’autres productions agricoles se développent : le thé, le chanvre, les mûriers pour la soie et le papier, le coton même un peu plus tard. Cette abondance va permettre d’une part un accroissement notable de la population, qui atteint cent millions d’habitants à cette époque, d’autre part le développement des échanges, d’où une économie plus urbaine. Les villes se développent, peuplées de propriétaires terriens qui vivent de leurs rentes, de marchands, de fonctionnaires et d’artisans, vite rejoints par tous ceux que l’exode rural pousse à tenter leur chance dans les petits métiers urbains. La production artisanale atteint souvent une échelle industrielle : la soie et la porcelaine chinoise sont dès cette époque exportées dans toute l’Asie ; il en est de même de nombreux objets de luxe, dont les laques et les meubles. Cet essor du commerce maritime repose sur les jonques de haute mer, des navires de grande taille qui bénéficient de nombreuses innovations (gouvernail d’étambot, boussole, compartiments étanches, voilure pivotante permettant de naviguer au près, etc.) : la flotte chinoise domine les routes maritimes. L’exploitation des mines (on y utilise des explosifs, car la poudre à canon se répand à cette époque) permet d’extraire fer et houille, et des quantités considérables de fonte sont produites, ainsi que tous les produits métalliques qui en sont issus. Il en est de même du cuivre, qui permet de battre monnaie, et des autres métaux.

Aussi beaucoup des ressources de l’État sont-elles d’origine commerciale : taxes sur les produits et leur transport, monopoles sur le sel, le thé, les alcools et les parfums, mais aussi revenus de fabriques et d’entreprises commerciales étatiques gérées par des fonctionnaires. Les autres impôts sont perçus de préférence en numéraire plutôt qu’en nature, et la monnaie immatérielle apparaît, émise par l’État et par les riches particuliers : certificats de dépôts et effets de commerce, puis billets de banque, qui deviendront la principale monnaie à partir du XIIème siècle, chèques et lettres de change.



Un modèle d'État administré, traversé par d'intenses débats politiques

Ces changements techniques et économiques se développent sous un État lui-même considérablement transformé dès la fin du Xème siècle. Les institutions gouvernementales sont dominées par le souci du bien public. Elles se fondent sur la répartition claire des rôles des différents services ; sur l’indépendance, y compris vis-à-vis de l’empereur, d’organismes de contrôle ; sur le recueil méthodique dans tout l’Empire des informations et des propositions de toute nature émises par la population ; sur la rationalité des délibérations. Elles s’attachent aussi, comme on l’a vu, aux questions économiques.

Ce système est géré par un corps important de fonctionnaires dont le rôle est déterminant. Ils sont recrutés grâce à des concours organisés à différents niveaux et largement ouverts à la population masculine de la Chine. L’objectif en est de sélectionner les candidats selon le seul critère du mérite, et, pour le garantir, on met en place dès cette époque des dispositions qui seront conservées jusqu’à aujourd’hui, comme l’isolement des candidats durant les épreuves et l’anonymat des copies : l’examen est une innovation chinoise devenue universelle. C’est ainsi que sous les Song, les fonctionnaires civils, ceux que les Occidentaux appelleront plus tard les mandarins, jouent un rôle capital dans le gouvernement et l’administration de l’État. La corruption est inévitablement présente, mais elle est combattue et, d’une façon générale, ces fonctionnaires imprégnés de confucianisme s’acquittèrent de leur tâche avec loyauté et zèle, considérant même souvent qu’ils géraient le pays avec l’empereur plutôt que pour lui. Ils prennent d’ailleurs leur rôle tant à cœur que, face aux problèmes économiques et aux difficultés extérieures que rencontre l’Empire, de féroces luttes de factions vont s’engager autour de la conduite des affaires. Ceux qui auront le dessous subiront alors souvent le bannissement dans des provinces lointaines. Aussi la carrière d’un fonctionnaire comme le grand écrivain Su Dongpo fut-elle partagée, au gré des luttes politiques, entre l’exercice de fonctions au plus haut niveau, et l’exil dans des postes subalternes ou honorifiques. Ces âpres rivalités sur des débats de fond, si elles reflètent la vitalité de la vie politique sous les Song, contribuèrent malheureusement aussi à rendre moins efficaces les mesures prises pour faire face aux difficultés financières ou militaires.



Une société lettrée et une culture riche et diffuse

C’est aussi parce que les épreuves les plus importantes des concours portaient sur la culture générale, la rédaction et la composition poétique, que la littérature et la poésie furent tant prisées sous les Song, et que les principaux écrivains de l’époque furent le plus souvent ceux-là même qui tinrent ainsi les rênes du pouvoir. Par ailleurs, comme leur carrière itinérante les conduisait à occuper tour à tour des postes dans différentes provinces de l’immense empire, les œuvres poétiques qu’ils composèrent sont imprégnées par les thèmes récurrents du voyage, des affres de l’exil et du mal du pays, du passage des saisons loin de la femme aimée.

La préparation à ces concours, la présence et le rôle prééminent des administrateurs lettrés, et plus généralement l’importance des connaissances comme moyen privilégié de promotion sociale sous les Song, vont entraîner la création de nombreuses écoles privées. De la même façon se multiplient les associations à but éducatif ou caritatif d’inspiration confucéenne, bouddhiste et taoïste.

La vie intellectuelle et culturelle sous les Song est donc particulièrement active. Comme lors de notre Renaissance européenne, elle est stimulée par une innovation majeure : l’imprimerie. Le papier a été couramment utilisé en Chine dès la fin du IIème siècle ; la xylogravure apparue au IXème siècle est très répandue dès avant l’an mil. La typographie à caractères mobiles sera inventée un peu plus tard aussi, mais pour les textes chinois dont la diversité des caractères est extrême, son intérêt est bien moindre que pour les langues européennes. Grâce à des artisans habiles à graver rapidement des planches de bois qui peuvent être conservées et réutilisées, la xylogravure permet, mieux que l’imprimerie classique, des éditions peu coûteuses dans des tirages même limités ; elle offre aussi la possibilité d’intégrer facilement des illustrations. On imagine aisément l’impact de ce procédé, dont bénéficient aussi les décrets officiels et les billets de banque, sur la diffusion des connaissances.

Les ouvrages les plus divers sont largement publiés et échangés à partir de cette époque ; aussi bien des éditions populaires de textes bouddhiques, d’almanachs, de manuels divers, que des éditions plus ambitieuses : ouvrages historiques, Classiques de l’antiquité chinoise, Canon bouddhique, ouvrages de médecine ou de pharmacie, traités scientifiques, cartes terrestres et stellaires. Ainsi, les ouvrages illustrés abondent à l’époque des Song, en particulier les encyclopédies et les catalogues. Car le goût de l’époque est aussi aux collections de toutes sortes (peintures, calligraphies, monnaies et antiquités) et aux inventaires des curiosités naturelles et des espèces d’animaux et de plantes, que l’on s’attache à observer avec soin.



L'émergence de la pensée critique moderne

Cet intérêt renouvelé pour le monde réel et pour les problèmes politiques, sous l’impulsion de fonctionnaires soucieux de bonne gestion de l’État et d’harmonie sociale, va provoquer, en réaction contre le bouddhisme pour lequel le monde n’est qu’illusion, un mouvement qualifié de « néo-confucianiste », qui sera composé de nombreuses tendances et traversé par maintes polémiques, mais qui globalement s’efforce de revenir aux ouvrages considérés comme des classiques de l’antiquité chinoise (en particulier les Entretiens de Confucius, le Mengzi, le Yijing) que l’on commente pour en renouveler l’interprétation et en tirer aussi des éléments d’une compréhension globale de l’univers et de la société.

Ainsi se développe une nouvelle réflexion critique vis-à-vis de l’héritage de la tradition et des données brutes de l’expérience ; elle préfigure la démarche scientifique. C’est notamment le cas dans le domaine de l’histoire, où des historiens comme Ouyang Xiu et Sima Guang reprennent les compilations traditionnelles chronologiques d’événements pour en analyser et en critiquer les sources, puis en tirer une interprétation générale à des fins éthiques et morales.



Les vagues implacables des menaces extérieures

Le monde dynamique et évolué que constitue la Chine des Song doit toutefois affronter un problème qu’il ne parviendra jamais à régler et qui lui sera fatal : la défense de ses frontières.

Les empereurs Song ont donné d’emblée la prééminence à l’administration civile. Ils ont délaissé la conscription au profit d’une armée de mercenaires soigneusement divisée en unités réparties dans l’Empire. Quoiqu’elles absorbent la plus grande partie des ressources de l’État, ces troupes d’origine douteuse sont peu motivées, et la méfiance du pouvoir civil qui cherche étroitement à les contrôler n’arrange rien. Malgré l’adoption d’armes à feu des plus ingénieuses (grenades explosives, roquettes, lance-flammes et autres mortiers), elles restent peu efficaces face aux menaces que l’Empire doit affronter.

Car toutes les frontières occidentales et septentrionales en sont battues par des peuples nomades qui s’organisent en vastes états et ne sont – difficilement – contenus que par le versement par la Chine de lourds tributs. La dynastie des Song doit d’abord affronter successivement au XIème siècle, outre les Tibétains, l’Empire Liao des Kitan au nord-est et l’empire Xia des Tangut au nord-ouest. Puis surviennent au nord-est les Jürchen qui fondent l’empire Jin, occupent la moitié nord de la Chine et obligent en 1126 la dynastie Song à se replier vers le Sud, la vallée du Yangzi. La lutte entre Jin et Song du Sud se poursuivra jusqu’à la vague nomade suivante, celle des Mongols, qui au XIIIème siècle submergent l’ensemble de l’Asie et mettent fin à l’empire des Song en 1276.


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