Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive

Traduire une poésie chinoise : Du Fu 杜甫

Le poète et le poème

Il a paru intéressant ici de traduire une poésie Tang (唐詩) de façon plus détaillée afin de permettre aux personnes intéressées de mieux comprendre en quoi peut consister le processus de traduction d’un poème en langue classique ; on en profitera pour formuler quelques commentaires sur les caractères et leur signification, en relation aussi avec la langue moderne. On pourra ainsi mieux saisir à la fois la spécificité de cette langue poétique classique et sa grande proximité avec le chinois d’aujourd’hui.


Du Fu 杜甫, contemporain et ami du grand poète Li Bai 李白 (ou Li Bo) est lui-même reconnu comme l’un des plus grands auteurs de la littérature chinoise. Ses poèmes ont un caractère très personnel et original, comme on pourra le vérifier avec la poésie ici proposée. Il vécut à l’époque de la rébellion du général An Luchan, qui mit la Chine du VIIIème siècle – arrivée sous les Tang à l’un des sommets historiques de la civilisation mondiale – à feu et à sang, et entraîna le déclin de la dynastie et la ruine du pays. Du Fu ne réussit pas à obtenir une charge fixe et dut toute son existence vivre d’expédients tandis que, malgré ses efforts, sa famille crevait parfois littéralement de faim, un détail à garder peut-être à l’esprit pour ce poème qui parle justement de nourriture.


L’argument de cette poésie semble au départ des plus simples : le poète (Du Fu 杜甫) veut se débarrasser des poulets qui mangent vers et fourmis dans la basse-cour, il les fait attacher pour les vendre au marché, les poulets crient. Mais le texte prend ensuite un tour plus inattendu (sur fond d’inspiration bouddhique ? ) : 杜甫 songe qu’ils vont finir cuisinés. Que faut-il donc favoriser ou négliger, les vers ou les poulets ? Qu’on détache les poulets, crie le poète ; que des poulets ou des vers existent ou au contraire disparaissent, tout ceci ne mène à rien. Appuyé sur un pavillon dans la montagne, il jette un long regard sur le fleuve froid… Ainsi tombe la conclusion du poème … (méditation sur le cycle ou le néant des vies, le temps, le fugitif et le permanent ? ).

Traduction du texte chinois

Quelle que soit l’interprétation du poème, il n’a rien de trop difficile pour ce qui concerne la langue et la syntaxe. On retranscrit comme d’habitude le texte en caractères et dans le sens d’écriture classiques (comme les mangas, en colonnes de droite à gauche, puis de haut en bas dans chaque colonne), tel que 杜甫 dut l’écrire au printemps 767.

縛雞行
小奴縛雞向市賣
雞被縛急相喧爭
家中厭雞食蟲蟻
不知雞賣還遭烹
蟲雞於人何厚薄
吾叱奴人解其縛
雞蟲得失無了時
注目寒江倚山閣

杜甫

Cette traduction est à de strictes fins de compréhension, on n’a pas la prétention de traduire ici comme il le faudrait le grand 杜甫. (Attention : prononciation moderne, celle de l’époque de 杜甫 étant un sujet d’études universitaires… probablement difficiles.) Les caractères simplifiés utilisés souvent en Chine continentale sont indiqués entre parenthèses le cas échéant.


- 縛 雞 行 (Fú jī xíng)
縛 : attaché, lié…
雞 : poulet (鸡)
行 : marcher, exactement dans tous les sens qu’on retrouve en français ; et ici, c’est la ballade…comme genre poétique aussi ! Poésie irrégulière. « Ballade des poulets liés. »


- 小 奴 縛 雞 向 市 賣 (Xiăo nú fú jī xiàng shì mài)
奴 : l’esclave au départ, le serviteur aussi
向 : vers
市 : le marché
賣 : vendre (卖).
« Le petit serviteur attache les poulets pour les vendre au marché ».


- 雞 被 縛 急 相 喧 爭 (Jī bèi fú jí xiāng xuān zhēng.)
被 : subir (exprime ici le passif comme en chinois moderne)
急 : excité, anxieux, énervé
相 : mutuellement, l’un l’autre
喧 : crier
爭 : se disputer, se battre.
« Les poulets attachés, énervés, se crient après et se battent ».


- 家 中 厭 雞 食 蟲 蟻 (Jiā zhōng yàn jī shí chóng yĭ)
家 中 : à la maison
厭 : être ennuyé, dégoûté par…(厌)
食 : nourriture, donc ici : se nourrir de. (En chinois classique, tout nom peut être verbe, et réciproquement. 雞 peut vouloir dire : faire le poulet, se comporter comme un poulet…)
蟲 : caractère très amusant. 虫, c’est le petit ver au départ, et cela va servir de clé pour toute les bestioles : par exemple le crabe, c’est 蟹. Trois fois dans un caractère, cela veut dire une grande quantité. Exemple classique : 木, mù, l’arbre, 林, lín, le bosquet, 森 , sēn, la forêt. Car les vers (et de nombreuses bestioles du même genre), cela grouille toujours, donc 蟲 (虫, esseulé hélas)
蟻 : la fourmi, avec clé de la bestiole. (蚁). Veut dire aussi infime ou…innombrable, fourmillant… On trouve aussi 螘, plus rare.
« A la maison, j’étais contrarié de voir les poulets manger les vers et les fourmis. »


- 不 知 雞 賣 還 遭 烹 (Bù zhī jī mài hái zāo pēng.)
不 知 : je ne sais pas… au lieu de 我 不 知 道 en chinois moderne ; c’est un bon exemple de la langue classique, faite pour être lue et beaucoup plus concise : le sujet n’est pas exprimé, le verbe savoir est monosyllabique, la langue vernaculaire (appelée « 白 話 » par opposition à la langue classique « 文 言 » ) n’ayant ajouté le « 道 » que pour permettre la compréhension orale
雞 賣 : proposition incise qui détermine le contexte de ce qui suit : « les poulets une fois vendus… ». Règle générale du chinois de toutes les époques : le déterminant (ou le contexte) précède le déterminé.
還 : encore, aussi (还)
遭 : subir, rencontrer
烹 : cuire à l’eau, ou aussi frire : cuisiner d’une façon générale. « J’avais oublié que ces poulets, une fois vendus, passeraient à la casserole » (par exemple).


- 蟲 雞 於 人 何 厚 薄 (Chóng jī yú rén hé hòu bó ?)
何 : pronom interrogatif d’usage très général : qui ? quel ? ici : lequel… ?
厚 薄 : 厚 et 薄 sont antonymes : mon dico cite l’expression 厚 此 薄 彼 : « favoriser les uns au détriment des autres » : c’est l’idée ici.
於 人 : une des difficultés du poème si l’on veut préciser le rôle de 於 (于); c'est un opérateur de connexion entre verbe et complément, d’usage très général, qui peut ainsi introduire un complément circonstanciel de temps ou de lieu, un complément d’agent (en chinois moderne 被 ), ou de comparaison (comme le fait 比). Mais ici, il n’y a pas de verbe, et ceci ne complète pasdirectement 厚 ou 薄. car cela n’aurait pas grand sens. Nous dirions donc : « dans les circonstances où 蟲 et 雞 seraient considérés comme des personnes (人 )» (des êtres en soi, et non plus, donc, comme des animaux consommables ; – et là évidemment 杜 甫 s’engage dans un problème insoluble qui amènera le dernier vers). On peut considérer que 於 人 complète 何.
« Des vers ou des poulets, lesquels (comme personnes) favoriser ou dédaigner ? »
(Cela peut sembler une réponse en lointain écho réciproque à la question du Zhuang Zi 莊 子 :
« Vous n’êtes pas un poisson, comment savez-vous ce qu’est la joie des poissons ? » 子 非 魚 , 安 知 魚 之 樂 ? ).


- 吾 叱 奴 人 解 其 縛 (Wú chì nú rén jiĕ qí fú.)
吾 : un équivalent en chinois classique de 我 , presque la même prononciation d’ailleurs.
叱 : réprimander, ou crier un ordre (Remarque : l’un des deux ou trois seuls caractères de ce poème inusités en chinois moderne ; mais avec la clé de la bouche 口 et le contexte, on en imagine facilement le sens approximatif. Donc traduire un poème Tang, cela peut certes présenter des difficultés, mais ce n’est pas si ésotérique que ça, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer)
解 : Verbe au sens très général de : détacher, libérer, etc…
其 : pronom démonstratif d’usage très large ; il s’agit des poulets : 其 縛 : littéralement : « ceux qui étaient attachés. »
« Je crie au serviteur qu’il les libère »


- 雞 蟲 得 失 無 了 時 (Jī chóng dé shī wú liăo shí.)
得 et 失 sont aussi antonymes ; 得 : obtenir, se procurer, aboutir ; 失 : perdre, laisser échapper, faillir, etc…
無 了 時 : c’est l’expression de l’embarras du poète ou, si l’on veut, de l’aporie de la situation
了 (liăo) : comprendre, mais aussi et plutôt ici : achever, prendre fin / marque d’accomplissement
時 : temps, moment, avec les sens dérivés : moment favorable, moment prévu, s’adapter aux circonstances Donc, plutôt que « temps sans fin », on pourrait dire ici « situation sans issue ».
« Poulets ou vers, vivre ou périr, on ne s’en sort pas ».


- 注 目 寒 江 倚 山 閣 (Zhù mù hán jiāng yĭ shān gé.)
注 目 : fixer son regard sur (注 : verser, concentrer, 目 : l’œil)
寒 : froid
江 : fleuve
倚 : s’appuyer contre (quelque chose), tirer parti (d’une situation) (en particulier d’un pouvoir pour abuser d’autrui), d’où aussi : partial. Ici au sens premier.
閣 : pavillon (à étages), fréquent en poésie. Signifie aussi : gouvernement (阁).
« Contemplation du fleuve froid, appuyé sur le pavillon de la montagne ». Comme souvent, il n’y a pas de sujet : le poète, précédemment acteur, disparaît dans son propre regard.


Voilà. Surprenant poème, mais si caractéristique de Du Fu 杜甫 , où, à partir d’une anecdote de sa vie quotidienne, le poète exprime sa sensibilité et le cheminement si personnel de sa réflexion ; si radicalement différent de notre poésie, même s’il y aurait quelque chose d’un peu baudelairien dans cette hypersensibilité, cette façon de se mettre soi-même dans l’impasse et cette chute dans un gouffre, le fleuve froid.

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