Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive

L'écriture chinoise : qu'est-ce que c'est ?

Dans les poèmes chinois, la poésie est si liée à l’écriture qu’on a souhaité ici donner quelques brefs éclaircissements sur les caractères chinois.

La singularité de l'écriture chinoise

L’écriture en Chine est indépendante de la langue parlée. C’est pourquoi lire ou écrire en chinois est très différent de lire ou écrire en français. L’écriture chinoise est en effet fondée sur le sens, pas sur les sons, contrairement aux écritures alphabétiques. Chaque caractère porte une signification, indépendamment de la façon dont on le prononce ; il pourra d’ailleurs être prononcé de différentes façons dans les différents langues et dialectes de la Chine, ou au Japon.

Prenons un exemple. Si je suis en train d’apprendre le français, et que je vois écrit le mot « oiseau », je peux très bien être capable de le prononcer (« ouazo »), sans savoir qu’il s’agit d’un animal avec des plumes et qui vole ! En chinois, si je reconnais, je sais tout de suite qu’il s’agit d’un oiseau, même si j’ai oublié que cela se prononce « niăo » en chinois de Pékin. Et un Japonais, qui parle une langue qui n’a rien à voir avec le chinois, saura lui aussi qu’il s’agit d’un oiseau, parce qu’il utilise lui aussi l’écriture chinoise ; mais il prononcera le caractère « chō » ou « tori » !

Les étapes historiques de l'écriture chinoise

L’écriture chinoise a une histoire longue et complexe, sur laquelle beaucoup de questions de détail se posent encore aujourd’hui. Les caractères se sont peu à peu transformés au cours des âges jusqu’à ressembler à ceux que l’on utilise de nos jours.

On distingue principalement quatre grandes étapes dans cette évolution :
- Les premiers caractères, gravés sur des os ou des carapaces de tortues à des fins divinatoires (dynastie Shang : 1600 à 1100 avant Jésus-Christ)
- Les caractères gravés à l’intérieur des vases rituels en bronze (dynastie Zhou : à partir de 1100 avant Jésus-Christ)
- L’écriture dite « sigillaire » qui date des Royaumes Combattants (500 à 200 avant Jésus-Christ). Sa forme ultime, fixée sous la dynastie Qin (221-207 avant Jésus-Christ), est aujourd’hui encore utilisé pour les sceaux avec lesquels on marque les documents pour les signer.
- Les caractères, enfin, ne sont plus gravés, mais écrits au pinceau à partir du début de la dynastie Han (200 avant Jésus-Christ) ; c’est l’écriture dite « des fonctionnaires » parce qu’elle était utilisée par l’administration de l’empire chinois. Ceci donne aux caractères leur apparence définitive. C’est toujours de ce modèle que dériveront par la suite les différents styles d’écriture au pinceau et pour l’imprimerie.

Le système d'écriture des caractères chinois

Les caractères classiques sont organisés selon un système très astucieux qui a permis de les retenir assez facilement et aussi d’en créer de nouveaux, tout au long de l’histoire chinoise. Il en existe ainsi plusieurs dizaines de milliers, mais beaucoup sont très peu utilisés. Avec 1500 caractères seulement, on lit sans problème un journal moderne.


On distingue deux types de caractères :

- Les caractères de base, dits wénqui représentent ou suggèrent ce qu’ils signifient : Par exemple :
: la personne : un bonhomme avec deux jambes,
: l’oiseau : voyez-vous son œil, son bec et ses plumes ?
: la montagne : avec trois pics,
: au-dessus, monter : une flèche vers le haut,
: en dessous, descendre : une flèche vers le bas,
: voir, apercevoir : un œil énorme sur deux jambes,
: le bateau : tourné d’un angle droit, comme s’il se dirigeait vers le haut de la page,
: la pluie : quatre gouttes d’eau qui descendent () depuis un nuage.
Notez que l’écriture au pinceau a produit certaines déformations des caractères initialement gravés :
: le soleil : c’est un disque qui est devenu carré ! Signifie aussi le jour.
: la lune : c’est un croissant qui s’est déformé. Signifie aussi le mois.

- Les caractères composés, dits zì, qui sont formés en associant lesprécédents ou d’autres, en superposant : l’extensif, qui indique à quelle catégorie d’objets ou d’actions le mot appartient, et l’intensif, qui peut compléter le sens et peut aussi suggérer la prononciation (mais seulement à peu près). Ainsi :

caractère = extensif + intensif

L’extensif est en règle générale placé, selon sa forme, à gauche ou au dessus de l’intensif, mais il y a des exceptions.

Prenons deux exemples.

Le caractère (l’oiseau) est aussi l’extensif des oiseaux. On trouve ainsi :
: la pie
: le loriot
: la corneille, le corbeau
: le goéland, la mouette
: le héron, l’aigrette
Et on peut trouver de très nombreux autres exemples.

Le caractère (la pluie) est aussi l’extensif des phénomènes météorologiques : précipitations diverses, nuages, etc. On trouve ainsi :
: le nuage
: les nuages rouges au soleil couchant
: le brouillard
: l’éclair
: le tonnerre
: la neige
: le givre
: la rosée
et bien d’autres.

L’intensif peut indiquer la prononciation. Par exemple(l’aigrette) et (la rosée) se prononcent exactement comme leur intensif (prononcé lù) (la route, le chemin). Mais c’est loin d’être la règle générale.
Un caractère comme (prononcé míng) désigne au départ le cri des oiseaux, puis d’un animal quelconque, puis plus généralement retentir, faire du bruit. Le carré à gauche est la bouche , extensif des bruits et des cris. Ici, les deux éléments du caractères se complètent pour donner le sens ; et aucun n'indique la prononciation.

Notez qu’un caractère utilisé en extensif est parfois déformé : l’eaudevient 氵, extensif de ce qui est lié à l’eau ou liquide ; par exemple :
: le fleuve,
: les larmes,
: le torrent, le ruisseau,
: l’alcool (remarquez la bouteille !),
: la mer,
et bien d’autres.

Il ne faut pas oublier que, du fait de la longue histoire de la langue écrite chinoise (près de quatre millénaires), certains caractères ont pris des sens dérivés parfois assez éloignés de leur signification d’origine. Ainsi, , qui désignait à l’origine une petite pluie très fine, insignifiante (presque rien !), a fini par signifier aussi … le chiffre zéro !

Un exemple typique de création de caractères


Un exemple pour finir qui illustre cette catégorisation par l’intensif se trouve dans le poème « Le printemps à Wuling » de Li Qingzhao.

, qui à l’origine représente un petit ver, est l’extensif des « bestioles » : vers, insectes, serpents, etc. Par exemple est la grenouille.
Une sauterelle, qui est un insecte, s’écrit ainsi avec deux caractères : 蚱蜢 (prononcé zhà měng) et l’extensif est, deux fois, la bestiole.
La poétesse évoque dans le poème une barque qui, parce qu’elle était très légère et rapide, comme l’insecte, se surnommait aussi « sauterelle ». Pour l’écrire, Li Qingzhao utilise 蚱蜢 en remplaçant l’extensif des bestioles par l’extensif des bateaux : elle écrit donc 舴艋 . On a donc :
L’insecte()-sauterelle : 蚱蜢
Le bateau()-sauterelle : 舴艋 ,
avec ici exactement la même prononciation. Certains pensent que la poétesse inventa elle-même, de la pointe de son pinceau, ces deux caractères rares 舴艋 : en tout cas, elle les fit connaître.

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